Rites et couleurs au cœur d'Aguada Fénix
Initialement identifié grâce au LiDAR – technique employant des lasers depuis un avion pour produire des cartes tridimensionnelles du paysage à travers la jungle –, Aguada Fénix s'est révélé être un ensemble bien plus vaste que la plupart des cités mésoaméricaines ultérieures, y compris Tikal et Teotihuacán. Sa construction, remontant autour de 1050 av. J.-C., précède de près d'un millénaire l'apogée de ces dernières cités. Elle constitue ainsi une preuve de la complexité sociale et cérémonielle des premiers peuples mayas.
Durant les cinq années ayant suivi cette incroyable trouvaille, annoncée à l'été 2020, l'équipe de l'université de l'Arizona (États-Unis), dirigée par Takeshi Inomata (professeur d'archéologie) et Daniela Triadan (professeure d'anthropologie), a rassemblé des indices suggérant qu'environ 500 sites similaires mais plus petits parsemaient le paysage du sud-est du Mexique.
Aujourd'hui, ses fouilles les plus récentes ont mis au jour au centre d'Aguada Fénix, dans une série de petits bâtiments et de plateformes désignée sous le nom de "groupe E" par les spécialistes, des dépôts d'objets rituels enterrés : des haches, des ornements en jade et des vases en céramique, ainsi que des pigments minéraux disposés selon les quatre points cardinaux.
"Nous savions déjà que certaines couleurs étaient associées à certaines directions, explique dans un communiqué Takeshi Inomata. Cela est crucial dans toute la Mésoamérique, voire chez d'autres peuples autochtones d'Amérique du Nord. Mais c'est la première fois que nous trouvons les pigments réellement disposés de cette manière. C'était très excitant."
Les pigments étaient arrangés selon une logique cosmique : l'azurite bleue au nord, la malachite verte à l'est et l'ocre jaune et goethite au sud, tandis que l'ouest portait autrefois des sols rouges, désormais décolorés. Entre 900 et 845 av. J.-C., ils ont été offerts en offrande puis recouverts de terre, suivis plus tard par d'autres objets en jade, déposés lors de rituels ultérieurs.
Un "plan cosmique" tracé dans la jungle
Les recherches montrent aussi qu'Aguada Fénix n'était pas seulement un amas de structures isolées. Il était composé d'un réseau complexe- parmi les plus anciens Mésoamérique- de chaussées surélevées, de couloirs en contrebas, de canaux et d'un barrage permettant de détourner l'eau d'une lagune voisine. Depuis le plateau central, ces installations s'étendaient sur 9 kilomètres de long et 7,5 kilomètres de large, formant un schéma en croix visible à l'échelle du site. L'absence de traces d'irrigation laisse à penser qu'elles n'étaient pas conçues pour les cultures, mais plutôt pour des fonctions symboliques.
Le cœur du monument était également orienté de manière à coïncider avec le lever du soleil des 17 octobre et 24 février. En outre, cette période de 130 jours séparant les deux dates correspond vraisemblablement à la moitié du cycle rituel de 260 jours, plus tard fondamental pour les calendriers mayas et aztèques. Auprès de nos confrères de LiveScience, Takeshi Inomata précise:
Plus de mille mains, aucune hiérarchie
Contrairement aux cités mayas postérieures- Tikal, Copán- Aguada Fénix n'a révélé aucune trace de hiérarchie sociale stricte. Les chercheurs estiment que plus de 1 000 personnes ont participé à la construction, probablement motivées par l'importance culturelle et rituelle du site. "Ces chefs [que les experts pensent plutôt être des intellectuels, astronomes et planificateurs, ndlr] n'avaient pas le pouvoir de forcer les autres. Les gens venaient probablement de leur plein gré, parce que l'idée de construire un cosmogramme leur tenait profondément à cœur. Ils ont donc collaboré", suggère l'archéologue dans le communiqué.
Pour son confrère James Aimers, professeur d'anthropologie à l'université d'État de New York interrogé par LiveScience, c'est cette "affirmation [que] toute cette monumentalité a été construite collectivement, sans direction d'un pouvoir centralisé" qui est la plus importante dans l'article récemment publié. "Cela s'inscrit dans une nouvelle vision archéologique mettant l'accent sur l'action collective plutôt que sur la hiérarchie en Mésoamérique."
Planification, cosmos et collaboration
L'ensemble de ces découvertes enrichit en effet notre compréhension des sociétés anciennes: "Ce que nous découvrons, c'est une sorte de Big Bang architectural vers 1000 av. J.-C., que personne ne soupçonnait. Une planification et une construction à très grande échelle ont eu lieu dès le tout début", ajoute Takeshi Inomata. La construction d'Aguada Fénix, réalisée sans écriture et bien avant le développement d'une administration centralisée, démontre qu'elles pouvaient réaliser des projets monumentaux par cohésion culturelle et motivation commune, plutôt que par contrainte hiérarchique.
D'autres scientifiques sont plus mitigés. "C'est un site fascinant et important, mais les auteurs n'ont pas démontré [qu'il] était réellement un 'cosmogramme'", déclare auprès de LiveScience Michael Smith, professeur d'archéologie à l'Arizona State University. D'après lui, les auteurs de l'étude devraient préciser la définition exacte du terme et proposer une méthode claire d'identification.
En somme, Aguada Fénix illustre tout de même que, dès la période préclassique moyenne, les sociétés mayas pouvaient combiner planification monumentale, connaissance astronomique et participation collective, posant ainsi les bases de la culture maya classique qui émergera des siècles plus tard.