Pourquoi cette statue, pourtant typique de l'Ancien Empire, cache-t-elle un détail sculptural jamais observé ailleurs ? Ce chef-d'œuvre mortuaire, mis au jour dans l'un des plus vastes et anciens sites funéraires de l'Égypte antique, Saqqarah, défie les conventions connues de l'art égyptien.
C'est une première dans l'art funéraire égyptien. Il y a plus de 4 000 ans, un sculpteur a représenté un noble debout, son épouse agenouillée contre sa jambe droite et, fait inédit, leur fille en bas-relief. Récemment décrite dans le Journal of Egyptian Archaeology (mai 2025), cette découverte réalisée dans la "Grande enceinte" (Gisr el-Mudir) de Saqqarah- l'une des plus anciennes structures en pierre de taille connues de l'Égypte ancienne- enrichit notre compréhension des représentations familiales de l'Antiquité, et soulève de nouvelles interrogations sur les pratiques artistiques en ces temps.
Scène familiale de l'Ancien Empire
L'homme est représenté debout, le pied gauche en avant, une posture typique des figures masculines importantes de l'Ancien Empire (environ 2778-2420 av. J.-C.), symbolisant la vigueur, la jeunesse et l'autorité. Il porte un pagne mi-plissé et une perruque courte stylisée, des éléments propres aux hommes de rang social élevé. Comme le décrivent les auteurs de l'étude, le sculpteur antique a par ailleurs accordé une grande attention à la représentation de son torse, en particulier les épaules, la clavicule, les pectoraux et les bras.
À ses côtés se tient une femme, beaucoup plus petite, affublée d'une perruque à hauteur d'épaules, d'un large collier et d'une robe fourreau simple. Elle incarne probablement son épouse. À l'instar d'autres statues familiales, elle est figurée agenouillée aux côtés de son conjoint, les bras enroulés autour de sa jambe, le visage appuyé contre elle. Un tableau qui évoque celui de la statue royale de Djédefrê (roi de la IVe dynastie, Ancien Empire) conservée au Louvre.
Statue de Djédefrê Calcaire, vers -2550 / -2540. Découverte dans le complexe funéraire de Djédefrê. Inv. E 12627 — Département des Antiquités égyptiennes, Musée du Louvre. © 2024 GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle
Le troisième personnage de la statue de Gisr el‑Mudir est le plus original. Il s'agit d'une fillette, vraisemblablement la fille de la famille. Elle s'accroche derrière la jambe gauche du père, son bras droit étendu vers lui pour la tenir. Dans sa main gauche, elle tient une oie. "Durant l'Ancien Empire, ce type de scène était fréquemment représenté dans les scènes murales, explique dans un communiqué l'égyptologue Zahi Hawass, auteur des recherches. En l'absence de peintures conservées dans [la] tombe [où la statue a été identifiée], la fille tenant une oie aurait pu remplir le même rôle symbolique, en illustrant les provisions destinées à l'au-delà."
Une différence technique inédite
Son excentricité tient davantage à la technique de sculpture. Contrairement à ses parents sculptés en ronde-bosse- et ainsi, visibles sous tous les angles, la fillette est sculptée en bas-relief, intégrée à la surface arrière, ce qui lui donne un aspect moins détaché. C'est là (presque) la seule différence avec la statue d'Irukaptah, conservée au Brooklyn Museum (New York, États-Unis). Également découverte à Saqqarah, cette dernière, datée de la Ve dynastie, présente en effet de nombreuses similitudes : seule la position des épouses est inversée ; et est figuré un fils, nu et le doigt à la bouche, sculpté en ronde-bosse… et non en bas-relief, comme pour le cas de la fille.
À gauche: détail de la statue de Gisr el‑Mudir. À droite: Irukaptah et sa famille. Calcaire avec traces de pigment, vers -2455 / -2425. Inv. 37.17E – Brooklyn Museum, Charles Edwin Wilbour Fund. © À gauche: Zahi Hawass Library. À droite: Brooklyn Museum
Parce que la statue de Gisr el-Mudir a été trouvée hors contexte, probablement abandonnée sur son site de découverte par des pilleurs des tombes voisines, il est difficile pour les experts de la dater précisément. Toutefois, car elle partage presque tous ses attributs (style, posture, vêtements, proportions, composition familiale) avec celle d'Irukaptah – et d'autres statues familiales encore de l'époque –, ils la situent autour de la Ve dynastie.
Les raisons pour lesquelles la fille a été sculptée en bas-relief demeurent incertaines. "Cela fait de la statue familiale de Gisr el‑Mudir la première de son genre dans l'Ancien Empire à représenter un membre de la famille de façon aussi inédite", concluent les auteurs de l'étude.