Faisan aux truffes et foie gras, homard et tartes aux fruits ou soupe de tortue… Derrière ces plats spectaculaires se cache une stratégie subtile. Les archives portugaises révèlent comment plus d'un siècle de repas diplomatiques a contribué à façonner les relations internationales du pays.

Les salles dorées du Palais national d'Ajuda de Lisbonne aux dîners aux Açores pour accueillir Richard Nixon ou Georges Pompidou, l'histoire diplomatique du Portugal s'est aussi écrite… dans les assiettes. Dans la revue Frontiers le 14 novembre 2025, une équipe portugaise publie une vaste étude retraçant plus d'un siècle de repas officiels – 457 entre 1910 et 2023. L'objectif ? Comprendre comment la gastronomie a servi, parfois discrètement, de levier géopolitique. Or, si le pays du bacalhau n'a jamais adopté de stratégie formelle de "diplomatie culinaire" (ou "gastrodiplomatie"), ses tables ont pourtant été un instrument essentiel pour séduire, convaincre et affirmer une identité nationale.
Des banquets français au terroir portugais
Chaque période politique du pays semble avoir laissé une empreinte dans ses repas d'apparat. Dans les premières décennies chaotiques de la République portugaise (1910-1926), comme sous la brève dictature militaire (1926-1932), ils sont dominés par les codes de la haute cuisine française, avec neuf ou dix plats. Rien, ou presque, ne rappelle la cuisine nationale ; une manière prudente de s'inscrire dans les standards diplomatiques internationaux.
L'arrivée de l'Estado Novo (1933-1974) change progressivement la donne. Dans les années 1930 et 1940, la mise en scène nationaliste du régime n'atteint pas encore les menus. Mais dès la seconde moitié du siècle, poissons de Sesimbra, ananas des Açores ou queijos Serra da Estrela apparaissent sur les tables.
"Nous observons un changement fondamental vers l'inclusion et la promotion des produits portugais, du territoire et du régionalisme culinaire, développe dans un communiqué Óscar Cabral, chercheur en sciences gastronomiques au Basque Culinary Center et premier auteur de l'article. Durant cette période, les repas étaient conçus pour refléter un gastronationalisme émergent, c'est-à-dire l'usage de la nourriture pour promouvoir l'identité nationale."
"Cela s'est cristallisé lors du “déjeuner régional” [à Alcobaça] de 1957 pour la reine Élisabeth II, conçu pour transmettre un sentiment de territoire et de 'portugalité'", à travers des plats incluant du homard et des tartes aux fruits en provenance des villes portugaises de Peniche et d'Alcobaça, poursuit-il.
Dès les années 1960 et 1970, ces repas diplomatiques comprennent d'ailleurs de plus en plus d'ingrédients rares. En témoignent la soupe de tortue servie au prince Philip, duc d'Édimbourg, en 1973, ou la truite des Açores servie aux présidents américain et français en 1971. Certains plats deviennent même symboliques, comme le fameux perdiz al modo de Alcántara ("faisan à la mode d'Alcántara") aux truffes et foie gras, issu de la tradition lusitanienne.
De l'empire colonial à l'ouverture
Les tensions liées aux guerres coloniales se reflètent alors également dans l'art de recevoir. Le président indonésien Soekarno, farouche opposant au colonialisme, est accueilli avec des repas à la française, comme pour éviter tout malentendu culturel. À l'inverse, les hôtes perçus comme alliés dans la défense de la position portugaise, tels que l'empereur d'Éthiopie Haïlé Sélassié Ier, se voient offrir des menus valorisant l'histoire commune. Puis, quand les anciennes colonies gagnent leur indépendance, des changements apparaissent. Le café par exemple, est simplement désigné comme tel – sans mention de son pays d'origine- et l'ancien langage colonial est progressivement retiré.
Après 1974 et la Révolution des Œillets, l'ouverture démocratique transforme les relations extérieures. Le Portugal multiplie les contacts : Europe, Afrique, Amérique latine, organisations internationales… avec autant de repas diplomatiques. Ces derniers deviennent un lieu de coopération plus que de célébration impériale. À l'approche de l'exposition spécialisée de Lisbonne 1998, l'effort de projection internationale s'amplifie. Le pays modernise son image, mais reste fidèle à une cuisine qui veut conjuguer simplicité, terroir et qualité. C'est l'ère d'une diplomatie culinaire implicite, mais plus cohérente.
Une diplomatie culinaire… non officielle
Au terme de leurs deux ans de recherches en archives, les auteurs de l'étude avancent finalement un constat étonnant : le Portugal n'a jamais conçu de politique officielle de diplomatie culinaire. Pas de doctrine, pas de plan d'action, pas de "branding gastronomique" comparable à la Corée du Sud, au Japon ou au Pérou. Pourtant, les repas officiels ont accompagné- et parfois précédé- les grandes réorientations de la politique étrangère portugaise.
Triés en cinq catégories, ils ont servi à: accompagner des transferts de territoires (repas tactiques) ; renouveler et consolider des alliances (repas géopolitiques) ; renforcer les relations commerciales (repas de diplomatie économique) ; mettre en avant des intérêts communs (repas de coopération scientifique, culturelle et de développement) ; renforcer les liens culturels en mettant en avant des produits partagés (repas de proximité culturelle).
Ces travaux se sont toutefois vus limités par la disponibilité de documents d'archives concernant certaines périodes historiques. Des recherches ultérieures devraient aussi chercher à comprendre des choix de menus apparemment contradictoires, notent les chercheurs. Un plat attire notamment l'attention d'Óscar Cabral : la soupe claire à la française à base de jambon sec de Barrancos (sud du Portugal), servie en 2016 au roi Felipe VI d'Espagne. Au souverain, donc, d'un pays célèbre pour son propre Jamón Serrano. "Cela représente un défi identitaire culturel et gastronomique", s'amuse-t-il.