Les chercheurs avaient déjà décelé, dans les archives allant de l'époque romaine jusqu'au Moyen Âge, des recettes "d'imitation d'ambre". Mais une nouvelle étude documente le développement du premier composite du genre, élaboré dès le Néolithique à partir de la combinaison de divers matériaux.
Pendant une grande partie de l'histoire, l'ambre est un bien très prisé, associé au pouvoir et à la richesse. Durant la Préhistoire, la résine fossilisée est toutefois rare dans la péninsule ibérique. Si bien que d'habiles artisans néolithiques (10000-2200 av. J.-C.) ont développé des techniques avancées pour concevoir des contrefaçons, révèle une étude publiée dans le Journal of Archaeological Science et repérée par El País le 18 septembre 2024. Ses auteurs ont découvert, sur quinze sites situés en Espagne et au Portugal, les premiers composites connus simulant le matériau, produits par milliers.
L'art de l'imitation de l'ambre au Néolithique
En 2019, les membres du groupe de recherche QUANTAS de l'université espagnole de Séville identifient, dans des tombes préhistoriques d'Andalousie (sud de l'Espagne) et de Barcelone (Catalogne, nord-est du pays), ce qui ressemble à des imitations, qu'ils pensent être en résine de pin, à côté de perles d'ambre authentique. "Il y avait un schéma qui se répétait d'une extrémité à l'autre de la péninsule et qui s'est maintenu pendant un millénaire, alors nous avons supposé que la contrefaçon devait être plus courante que nous ne le pensions", raconte à El País Carlos Odriozola, professeur au Département de préhistoire et d'archéologie de l'université de Séville et coauteur de l'étude.
Son équipe a ainsi visité, à la recherche de plus de preuves de ce comportement, de nombreux musées en Espagne et au Portugal. Elle a finalement décelé plus de 2 000 perles simulant l'ambre, réparties sur quinze sites de la péninsule. Grâce aux techniques d'analyse infrarouge et à des microtomographies informatisées, ils ont pu déterminer la complexité technologique de l'imitation, "assez inédite pour l'époque", soulignent nos confrères espagnols : pour fabriquer leur réplique, les artisans recouvraient un noyau central de coquillage ou de pierre d'un savant mélange de résine de pin, de cire d'abeille et d'huile de lin, imitant l'orange caractéristique de l'ambre. Les scientifiques présument qu'ils unissaient le tout avec de la colle fabriquée à base de collagène bouilli et d'autres restes animaux.
"Cet effort manifeste pour reproduire les caractéristiques de l'ambre est la preuve de la valeur que ce matériau avait", indique Carlos Odriozola. Car outre l'innovation technique que cette étude dévoile, de tels matériaux sont des indicateurs économiques et sociétaux d'un temps où l'Europe commence à peine à se connecter par des réseaux commerciaux… et où "les apparences commencent à être très importantes", souligne José Ángel Garrido, autre auteur de l'étude.
Le Néolithique est en effet une époque de bouleversements, où les sociétés basculent de structures égalitaires à des structures hiérarchiques, avec des chefs à leur tête, qui se doivent de "projeter une certaine image".
Naissance des élites et symboles de prestige
Les puissants commencent à "afficher" leur force à travers bijoux et ornements. "Cela répond à la même logique que quelqu'un qui, aujourd'hui, conduit une Ferrari dans la rue", image Carlos Odriozola. L'ambre devient donc l'un de ces indicateurs de classe, comme élément de prestige. "Tout ce qui brille et présente des couleurs particulières ou étranges dans la nature attire rapidement l'attention, explique à El País Enrique Peñalver, chercheur à l'Institut géologique et minier d'Espagne. C'est pourquoi l'or, la variscite, la fluorite, le jade et l'ambre ont rapidement grimpé dans l'échelle de l'appréciation humaine. Ils se distinguent [...] de pierres opaques et sans éclat, qui sont les plus courantes."
L'ambre, abondant en Baltique ou en Sicile – si bien que la "route de l'ambre" deviendra l'une des plus importantes voies de commerce de l'Antiquité classique – l'est cependant bien moins dans la péninsule ibérique du Néolithique. "La plupart des artefacts en ambre datant du Ve au IIe millénaire av. J.-C. trouvés dans [cette région] se concentrent dans seulement trois tombes", notent les chercheurs dans une publication. D'autant que le matériau translucide tant convoité se forme à partir de la résine d'arbres anciens (principalement des conifères), qui durcit et se transforme sous l'effet de la chaleur, de la pression… et du temps, au minimum 40 000 ans. C'est cette non-abondance qui permet aux experts d'estimer que l'ingéniosité de l'imitation serait née de ce contexte des élites naissantes.
Mais ils ne peuvent confirmer que ces contrefaçons étaient des commandes des puissants que par des preuves indirectes. Le problème des perles d'ambre falsifiées est d'ailleurs qu'elles ont été retrouvées dispersées dans différentes tombes, sans qu'il ne soit possible de savoir à qui elles appartenaient. Cela, conclut José Ángel Garrido, ouvre tout un nouveau domaine de recherche : "Il s'agit de l'archéologie des contrefaçons : tout ce qui imite ou simule un matériau qui a aujourd'hui beaucoup de valeur." Ces faux, une fois démasqués et interprétés, peuvent aider à mieux comprendre les sociétés du passé.